• Ce qui veut dire que malgré toute l'inventivité et la bonne volonté qu'il pourra manifester, Kébir ne pourra pas payer sa facture. C'est techniquement impossible.
Kébir a du mal à digérer le chiffre astronomique inscrit en bas de sa facture vu qu'il n'a, dans son étroite demeure, ni piscine, ni lac, ni océan, ni même de douche, que deux robinets.
Analphabète, Kébir ne détecte que les chiffres et n'a jamais réussi à décrypter les détails de la flambée de ses factures.
L'honorable entreprise qui lui apporte la lumière - et qui peut tout aussi bien la lui reprendre – a pourtant bien consenti à faire un effort en clarifiant ses factures.
Mais, même en les faisant lire par son voisin, Kébir n'a jamais réussi à comprendre puisque même ceux qui lisent ont du mal à s'y retrouver, notamment à cause d'une obscure histoire de tranches consommées qui dissimuleraient quelques arrière-pensées financières.
« Je sais lire, mais pas entre les lignes », lui a expliqué, son voisin.
Menacé lui et ses enfants par l'obscurité et la sécheresse, Kébir décide finalement de risquer son emploi en obtenant un jour de repos. Ceci afin d'aller faire part de son désagrément à Lydec.
« Il doit bien y avoir des humains qui s'occupent de la boîte. Ils finiront bien par comprendre que je suis dans l'incapacité évidente de payer la somme réclamée. »
Arrivé aux bureaux de Lydec, Kébir est stoppé net dans ses espérances par une phrase répétée à l'infini sur un ton monocorde :
« Payez, ensuite réclamez
- Mais écoutez c'est une question de logique ...
- Payez, ensuite réclamez
- Je ne peux pas, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je suis là. Je viens pour vous expliquer...
- Payez, ensuite réclamez
- ... qu'il m'est impossible...
- Payez, ensuite réclamez... Payez, ensuite réclamez... Payez, ensuite réclamez...
Kébir se rend à l'évidence qu'il a en face lui une personne hautement formée avec qui il est impossible de communiquer. Le soir venu, Kébir va raconter sa mésaventure à son voisin et en profite pour lui exposer son point de vue.
- L'eau est un bien précieux. On devrait tous avoir accès sans restriction à cette ressource. Or, des gens comme moi qui habitent au milieu de l'asphalte, qui n'ont accès à aucun puit et qui sont dans l'impossibilité d'en acheter sont lésés. La gestion de l'eau devrait être soumise à un régime particulier.
- C'est le cas. La distribution de l'eau, de l'électricité et l'assainissement font partie du service public.
- Mais, alors pourquoi je me retrouve dans l'impasse ?
- Parce que ça a été privatisé.
- Donc, c'est plus un service public ?
- Si, c'est toujours un service public, sauf que toi tu fais plus partie du public. »
(29/11/2006)